Hommes sans réponses, nation sans espoir. Les médias électroniques et le déclin du Canada anglais (2000)

Conférencier :  Daryl Duke

Conférencier : Daryl Duke

Le Canada anglais peut-il survivre dans les mains des hommes qui programment, dirigent et possèdent notre média le plus influent – la télévision? Voici LA question que je pose à l’occasion de la conférence Spry de cette année.

Le Canada se doit de lutter afin de continuer à se reconnaître et à se définir dans un monde dominé par des méga-entreprises médiatiques, paysage de plus en plus marquant dans le monde des médias. Le Canada français, lui, a su s’armer pour contrer ce phénomène, notamment lorsqu’il est question de fonds culturels alloués – tant au niveau fédéral que provincial. Au Québec, de tels fonds sont mis sur pied dans le but de protéger et de valoriser la langue, la culture, la radiodiffusion et l’industrie du film.

La culture du Canada anglais est aujourd’hui menacée, peut-être même davantage que celle du Québec. Peut-être aura-t-elle d’ailleurs besoin d’encore plus de protection et de valorisation que ce n’est le cas pour la culture du Canada français.

Nous avons été encouragés à regarder le Canada anglais comme ayant une culture un peu différente de celle de nos voisins du Sud. Un dirigeant de la CBC m’a déjà dit qu’à Ottawa, le rôle du réseau anglais de Radio-Canada n’était que d’augmenter la part d’écoute des émissions américaines regardées par les Canadiens anglais.

Bien sûr, cette vision est fortement encouragée par les radiodiffuseurs privés du Canada anglais, lesquels n’aspirent qu’à remplir leur grille horaire avec des émissions américaines.

Le Canada anglais devient maintenant la victime et se retrouve à la merci des quelques radiodiffuseurs du secteur privé. Certains de ces radiodiffuseurs privés seront même bientôt achetés par d’autres radiodiffuseurs privés canadiens encore plus imposants. L’achat de CTV par BCE en est le parfait exemple. D’autres compagnies, comme Canwest Global et Rogers Communications, appartiennent et sont gérées par un seul homme ou par leur trust familial. Toutes ces entreprises militent en faveur de l’abolition des limites de propriété étrangère dans le domaine de la radiodiffusion, loi imposée par le gouvernement fédéral.

Le gouvernement fédéral, par l’entremise du CRTC, a été le docile servant devant ces méga-fusions. Ces quelques entreprises de radiodiffusion sont devenues les décideurs en ce qui concerne nos futures opportunités. Ce sont maintenant ces méga-compagnies qui dictent quelles seront nos émissions de divertissement et d’information.

Ce procédé de consolidation, de contrôle centralisé et de commercialisation accélérée se fait énormément sentir dans notre système de radiodiffusion publique – Radio-Canada. De nombreuses valeurs publiques, longtemps chéries, sont maintenant mises de côté au profit de la maximisation du contrôle privé des ondes.

Les citoyens canadiens ont-ils été bien servis par ce désir du gouvernement fédéral de donner à une poignée de main de méga-compagnies le contrôle de nos médias? Ou sommes-nous devenus les malencontreuses victimes d’un coup médiatique sanctionné par nos politiciens?

Le poète Czeslaw Milosz, Prix Nobel de la Paix, a écrit: “Qu’est-ce que la poésie si elle ne sauve pas des nations ou des hommes?” (traduction libre)

Nous pourrions poser la question: “Qu’est-ce qu’une télévision si elle ne sauve pas des nations ou des hommes?

Au Canada, il n’y a pas de plus grand débat, de plus urgent débat que celui concernant nos médias. Au Canada anglais, ce genre de débat n’existe pas. Le silence: pratiquement total. Le public: pratiquement exclu des décisions des méga-compagnies et des agences gouvernementales qui réglementent et qui, aujourd’hui, sont en train de changer la nature essentielle de notre société. Pour la conférence Spry de cette année, trois grandes questions. La plus fondamentale: notre système démocratique, avec le citoyen comme noyau, se voit-il valorisé ou au contraire détruit par le paysage médiatique en train de se dresser devant nous?

Dans les religions indiennes, tout particulièrement dans celle des Jaïns, il existe une figure appelée “Tirtankara”. Un “Tirtankara” est celui qui aide l’homme à traverser l’océan de l’existence.

Graham Spry, l’homme dont nous honorons la vie et la carrière lors de ces conférences, était, pour la radiodiffusion publique, un “Tirtankara”. Son dévouement sans bornes pour le discours public a permis au Canada, ce grand et pourtant si fragile pays, de survivre. Il nous a aidé, en tant que société, à traverser l’océan de l’existence.

Graham Spry a toujours travaillé afin de s’assurer que les Canadiens puissent avoir accès à des ondes canadiennes. Sur ces ondes, nous étions traités en tant que citoyens, et non uniquement en tant que consommateurs et marionnettes d’intérêts commerciaux.

Il est souvent dit que les gens comme Graham Spry ne sont plus nécessaires dans notre pays. Les temps ont changé et les choses ont évolué, nous dit-on. Nous entendons aussi qu’il est dépassé, voire même irritant, de parler des droits du public en cette ère du digital à canaux multiples. Certains croient que les inquiétudes de Graham Spry n’ont désormais plus leur place dans ce nouveau paysage du monde médiatique. Les principales préoccupations actuelles: “convergence”, “le besoin de globalisation”, “la nécessité, pour le Canada, de devenir un joueur sur le plan mondial” ainsi que “la nécessité, pour le commerce canadien, de faire face au défit d’internet”.

Graham Spry, j’en suis convaincu, aurait immédiatement su que ce nouveau vocabulaire n’est en fait que de la poudre au yeux, des termes employés par les grosses entreprises médiatiques canadiennes pour se démarquer des obligations de nos convictions, de notre vision du peuple que nous sommes, de nos cultures diverses et même de notre civilisation.

Voici ce qu’a écrit Spry à M.J. Caldwell en 1961: “C’est sûrement inconcevable pour nous de devoir fournir 75% de l’auditoire canadien à des fins purement lucratives, principalement dans le but de vendre des voitures américaines, des cosmétiques, des cigarettes et des détergents, et que ces compagnies, en retour, n’auront aucune obligation d’assurer des buts éducatifs, d’aider des régions éloignées ou de s’engager dans toute autre action si cela ne génère pas pour elles des profits.”

Ces paroles de Spry auraient pu être entendues à chacune des récentes audiences publiques du CRTC, audiences où les méga-compagnies médiatiques canadiennes accumulaient le contrôle et la possession de pratiquement toute la radiodiffusion canadienne.

Aujourd’hui, la culture de la radiodiffusion publique affronte son combat le plus féroce. Le triomphe du Nouvel Ordre Mondial est partout. Les fils de presse annoncent pratiquement chaque jour les merveilles de l’ère de l’information. Même si son réseau diffuse en majorité des émissions américaines, Leonard Asper, le nouveau président de Canwest Global, nous affirme qu’il n’y a jamais eu tant de diversité sur nos ondes canadiennes. Les ministres gouvernementaux se réjouissent de chacune de ces fusions de compagnies médiatiques. Même si la Ministre du Patrimoine, Sheila Copps, siège au cabinet du gouvernement de Jean Chrétien, un cabinet qui a assomé la CBC avec des coupures budgétaires massives, qui n’a pas vu cette même Mme Copps se pavaner, assise à la première rangée, lors de toutes les émissions de remise de prix télédiffusées de Toronto? On ne cesse de nous répéter que nous ne nous sommes jamais mieux portés. Mais est-ce vraiment le cas?

Si le monde des communications d’aujourd’hui est un gala, pourquoi alors quittons-nous toujours la table avec l’impression de ne pas être rassasiés? Si nous sommes dans l’ère de la vache grasse, alors pourquoi avons-nous cette sensation de vide dans notre coeur après avoir éteint notre téléviseur pour aller dormir? Pourquoi avons-nous l’impression qu’une partie de ce que nous sommes nous a été volée? Ou que notre diversité de race, de langues et de cultures, notre musique, notre passé, notre peuple dans toutes ses douleurs, ses victoires, les visages de nos villes, l’essence de notre propre ciel et océan, tous ces éléments ne sont plus nôtres? Pourquoi avons-nous l’impression, comme une chanson country et western le suggère, que nous sommes “debouts dans la rivière, en train de mourir de soif” (traduction libre)?

J’ai passé de longs séjours à l’extérieur du Canada. Une année en Chine pour réaliser “Taï-Pan”. Plus d’une année pour réaliser la mini-série “Les oiseaux se cachent pour mourir”. Mon travail m’a mené à Myanmar (l’ancienne Birmanie) et au Brésil, en Indonésie, en Égypte et en Yougoslavie. J’ai eu un bureau dans un bungalow sur les terrains de la maison de production Universal Studios à Los Angeles. J’ai également eu un bureau au trentième étage parmi les tours de New York lorsque j’ai travaillé pour le réseau ABC. J’ai filmé dans des majestueuses demeures d’Angleterre, et aussi dans des champs de coton de l’Alabama. Pourtant, au cours des dernières années, chaque fois que je reviens au Canada, c’est toujours avec une appréhension grandissante, et même un sentiment de mélancolie.

Dans l’avion qui me ramenait au Canada, je demanderais à l’hôtesse une copie du Globe and Mail ou du Vancouver Sun. Souvent, j’hésitais avant d’en consulter les pages. Je revenais de différents pays où le contrôle des médias était évident; j’avais pu, malgré tout, être témoin de sociétés bien définies, même en tant de crise et de répression. J’ai pu observer la joie de caractère et de culture, une exubérance de l’âme. Vivre de cette façon semble enrichissant.

Ouvrir les pages du Globe, voir une fois de plus Peter Mansbridge et les nouvelles, une autre épisode de “The Road to Avonlea”, ou une station privée diffuser une autre recette facile d’émissions telles que “The Outer Limits” et oser les identifier comme du contenu canadien, tout cela signifiait voir un pays de plus en plus loin de son identité, de plus en plus ennuyant. C’était comme si le système de radiodiffusion canadien avait tout simplement baissé les bras et mis de côté son ambition d’accomplir de “grandes choses”. C’était comme si les dirigeants des réseaux n’avaient pas de réponses. C’était comme si nous devenions une nation sans espoir. Les émissions canadiennes étaient peu regardées. Les cotes d’écoute de la CBC étaient en chute libre. Et toutes les nouvelles licenses allouées à des radiodiffuseurs privés ne semblaient avoir comme effet que d’augmenter les cotes d’écoute des émissions américaines.

J’ai senti le désir de revenir et d’écrire un nouveau scénario au Canada anglais. Je voulais dire à mon pays, un pays de tant de potentiel, que le vieux scénario avait été filmé trop souvent, un scénario devenu on ne peut plus éculé. Le Québec, le Canada français, lui, semble avoir son nouveau scénario en place. Il savait qu’il était une société distincte. Il respectait ses artistes, ses interprètes étaient des stars, ses films et ses salles de théâtre étaient bien vivants, et son public, fidèle.

Il semble que le Canada anglais vit dans un état de mensonge sanctionné. Son peuple n’est pas reflété dans les mots de ses médias – qu’il s’agisse du public ou du privé. Il y a, au Canada anglais, un besoin désespéré d’un discours de maître, d’un nouvel ensemble de mythes comme guide pour vivre, rêver and projeter notre vie dans l’avenir.

Alors qu’elle est constamment conseillée de suivre la vague de globalisation par les dirigeants politiques et les magnats des affaires, la population du Canada anglais est pourtant globale. Malheureusement, ce constat est pratiquement ignoré par les médias de notre société.

Dernièrement, j’ai beaucoup de mal à rencontrer une jeune personne qui a déjà regardé des émisisons de la CBC. Certainement mes fils – tous dans la vingtaine et la trentaine – ne l’ont jamais fait. Ni aucun de mes amis. Les cotes d’écoute de la CBC au Canada anglais chutaient sous la barre des 10%. C’est avec indigne abandon que le gouvernement libéral de Jean Chrétien a forcé la CBC à s’humilier, en lui enlevant, d’un bout à l’autre du pays, sa brillance et le meilleur d’elle-même.

D’autre part, avec toutes les richesses de notre propre pays, avec toutes les merveilles du monde de la littérature et de la musique, toutes les cultures du monde entier à la portée de la main, le Canada anglais, du côté privé, a placé sa télévision dans les mains des méga-compagnies, lesquelles ne voient pas plus loin que la diffusion d’une émission telle que “The Jerry Springer Show”, ou alors la diffusion en grande pompe de la version canadienne de l’émission “Who Wants to Be A Millionaire”. Dois-je alors m’étonner, au Canada anglais, de voir ce que je ne peux qu’appeler le “vide du coeur”?

J’ai été témoin des débuts de la télévision canadienne; j’ai produit la première émission pour la CBC, à Vancouver, il y a de cela près d’un demi-siècle. Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, voilà ce qui en est. Malgré toutes les technologies maintenant à notre disposition, les studios avec leurs caméras haute gamme, les régies hautement équipées à coups de millions de dollars, malgré les satellites qui illuminent le ciel, les armées d’équipes de télévision et de cinéma qui s’étendent d’un bout à l’autre du pays, les conférences de fin de semaine auxquelles participent les avocats de l’industrie du divertissement, les comptables et les agents de développement, malgré tous les investissements de la part des gouvernements provinciaux et fédéral, et malgré tous les crédits d’impôt qui se retrouvent annuellement dans les mains des entreprises privées, trois caractéristiques dominantes façonnent le système de radiodiffusion du Canada anglais: la censure, le racisme ainsi qu’un manque flagrant d’innovation.

Ces trois aspects subversifs de la télévision canadienne – le racisme, la censure et le manque d’innovation – sont imbriqués, tout comme les trois brins d’une corde. Ils étouffent l’essence même du Canada anglais. Les raisons de ce résultat sont nombreuses. Une recherche de ces raisons concluera ma conférence pour le Fonds Graham Spry.

(Traduction par Elenka Alexandrov Todorov)