Les anciens et les nouveaux médias du service public: Une revitalisation de la culture civique? (1998)

Conférencier : Peter Dahlgren

Conférencier : Peter Dahlgren

Dans les discussions internationales portant sur les médias, le terme «crise» est souvent associé à la radiodiffusion publique. Or, en Suède, ceci s’applique moins aisément aujourd’hui que dans le passé. Par ailleurs, même si tel est le cas, on peut difficilement affirmer que tout marche comme sur des roulettes. Même si, aujourd’hui, on ne se préoccupe plus autant de crises qu’auparavant, un certain climat d’incertitude règne toujours en Suède. Comme dans d’autres pays, les questions de base sont évidemment liées aux raisons d’être fondamentales de la radiodiffusion publique : quel est son rôle, quelles sont ses visées aujourd’hui, dans un contexte historique très différent de celui qui l’a vue naître?

Compte tenu des facteurs auxquels fait face le service public de radiodiffusion (des conditions altérées de l’état-nation, des bousculades causées par les médias commerciaux globalisants et un climat réglementaire… déréglementaires), plusieurs postulent que nous devons faire de la question de sa mission un dossier prioritaire. Il faut étudier la visée du service public telle qu’elle est, c’est-à-dire existant à l’intérieur de la conjoncture historique actuelle. Ce que je propose ici, d’un point de vue suédois, contribuera à cette étude.

Mon point de départ est l’inexorable lien entre un service public de radiodiffusion et le caractère démocratique de la société qui l’héberge. Je souhaite développer une perspective de la démocratie qui mettra de l’avant ses dimensions culturelles et son ancrage dans les pratiques de la vie quotidienne. Je suis d’avis qu’en approfondissant de cette façon nos connaissances sur la démocratie, nous pourrons plus clairement concevoir le rôle qu’un service public de radiodiffusion peut jouer dans une société et la place qu’il peut y occuper.

Bref, si une des visées d’un tel service est de renvoyer l’image d’une société démocratique, alors une des tâches de ce service doit consister à rendre plus vivante la culture civique.

Effectuer la transition

La turbulence qui secoue le service public de radiodiffusion suédois affecte ce dernier depuis longtemps déjà. Comme ce fut le cas dans bon nombre d’autres nations, l’arrivée de la télévision commerciale dans le système télévisuel national a complètement transformé l’environnement dans lequel évoluait le service public. En effet, la radiodiffusion publique a jouit d’un monopole non-commercial en Suède jusqu’à la fin des années 1980, lorsque des services de distribution par satellite ont commencé à diffuser la programmation d’autres chaînes. Ces chaînes, finalement, ont eu peu d’impact sur les habitudes d’écoute. À cette époque, seule une faible proportion de la population avait accès aux systèmes de câblodistribution et les antennes paraboliques étaient rares. Une de ces chaînes, TV3, a cependant attiré un certain auditoire. Elle diffusait de Londres et offrait une programmation en suédois. L’impact majeur de TV3 a été de suggérer qu’une chaîne terrestre commerciale émanant du territoire suédois pouvait fonctionner et même être une entreprise profitable.

Aujourd’hui, en Suède, nous avons un système mixte formé des chaînes non-commerciales SVT 1 et SVT 2 et la chaîne commerciale TV4. TV3, de même que les autres chaînes diffusées par satellite, font aussi partie du paysage. Ce qui doit évidemment retenir notre attention, c’est la façon dont les chaînes non-commerciales se sont adaptées à la compétition amenée par l’arrivée d’une télévision commerciale et la manière dont la grande chaîne commerciale s’est ajustée à un climat socio-culturel jusqu’alors si clairement défini par la tradition du service public.

La télévision d’aujourd’hui

Il importe ici de brosser un tableau de la situation actuelle de l’industrie suédoise de la télévision. Ainsi, TV4 a connu un succès certain jusqu’ici en termes d’auditoires, comme en témoigne l’augmentation constante de ses cotes d’écoute qui semblent par contre avoir récemment atteint un plateau. Grâce au monopole sur la publicité télévisuelle nationale dont elle jouit, TV4 s’est très bien débrouillée financièrement. Comme les deux chaînes non-commerciales, TV4 rejoint tous les foyers suédois. Si on les considère sous l’angle de la pénétration quotidienne de ces foyers, on voit que chacune des trois chaînes principales (SVT 1, SVT 2 et TV4) accroche entre 45 et 50% des foyers, alors que TV3, la chaîne satellite, en attire moins de 20%. En termes de parts de marché, SVT 1 et SVT 2 s’approprient environ 25% chacune, TV4 attire 28% du marché et TV3 en attire 9%.

Comment devraient réagir les chaînes non-commerciales devant le succès que connaît TV4 ? Les statistiques de programmation indiquent que, depuis 1993, le nombre d’émissions d’information et de non-fiction a augmenté de plus de 10% dans chaque catégorie chez SVT 2. Parallèlement, la programmation d’émissions de non-fiction chez SVT 1 a augmenté de 6%. Cette dernière a en même temps diminué son offre d’émissions de fiction de 6% alors que la quantité d’émissions du même type est demeurée essentiellement inchangée chez SVT 2. Ces chiffres sont impressionnants. Ils nous amènent à conclure que les chaînes non-commerciales ont répondu au modèle commercial (du moins en partie) en augmentant leur programmation d’information et d’affaires publiques, solidifiant leur profil de service public. Pendant cette période de transition, elles ont réussi à conserver leurs larges auditoires.
Nul n’oserait contester que, grâce à leur programmation axée vers les intérêts de minorités, les services publics de radiodiffusion traditionnels sont les plus aptes à répondre aux intérêts variés des citoyens. Bien sûr, la diversité chez TV4 est aussi assez importante, même si elle ne rejoint pas tout à fait celle de SVT 1 et 2. En fait, on peut affirmer que la programmation plus populaire de TV4 soulage les chaînes non-commerciales en leur évitant de poursuivre cette stratégie de programmation.

Le paysage social et culturel

Mon intention, ici, n’est pas d’exporter le modèle suédois. Ce que je souhaite, en fait, c’est ancrer mes réflexions sur le service public dans un contexte national spécifique.

Le thème que je développerai pour vous sera familier et même peut-être quelque peu surprenant lorsque appliqué au cas de la Suède (vous conviendrez avec moi que ce sont les vieux stéréotypes dont on se débarrasse le plus difficilement !). Mon entretien portera donc sur la fragmentation sociale. Nous pouvons surtout situer la dynamique de ce thème à l’intérieur de quatre domaines mutuellement réciproques : l’économie, la politique, l’ethnicité et le choix culturel.

En termes économiques, la Suède est une société-providence établie, même si sa providence a été dramatiquement diminuée lors de cette dernière décennie. Les statistiques d’emploi stagnent, les divisions entre classes sociales s’approfondissent et le milieu politique tend de plus en plus à se soumettre et même à se subordonner aux mécanismes du capitalisme global.

Vue sous l’angle politique, la Suède s’éloigne de plus en plus du corporatisme fondamental. Aujourd’hui, la loyauté envers son parti, l’identification à une classe et l’adhésion à un ou plusieurs mouvements, sont moins prévisibles et on remarque un sentiment anti-politique chez plusieurs jeunes et une distanciation de l’arène politique traditionnelle.

En ce qui a trait à l’ethnicité, la Suède est une société qui, jusqu’aux dernières décennies, a été très homogène. Aujourd’hui, à l’instar de plusieurs autres pays, la Suède représente de plus en plus une population qu’on peut subdiviser en groupes qui portent des étiquettes telles «groupe dominant», «groupe immigrant» et «ethnie indigène». Les systèmes de valeurs et points de vue religieux se détachent souvent de la culture dominante.

Dans une perspective de choix culturel, on voit émerger en Suède des schèmes de différenciation similaires à ceux qu’on peut voir dans d’autres pays industrialisés. La production d’un nombre sans cesse grandissant de produits — du chez-soi aux souliers de course en passant par les voitures et les produits de beauté — s’éloigne du standardisé pour se rapprocher de l’individualisé. La télévision, comme les autres médias, reflète et alimente cette tendance.

On peut aisément voir comment ces domaines de l’économie, la politique, l’ethnicité et la culture se renforcent mutuellement. Il en résulte une érosion de la société nationale unifiée et homogène que le service public de radiodiffusion devait à l’origine représenter et refléter.

L’horizon de la démocratie : recouvrement et renouvellement

Si le service public est un concept prismatique, alors un de ses angles de réfraction doit sûrement pointer vers la démocratie. Nous pouvons réhabiliter la notion de démocratie par le biais de l’idée de l’universalisme enchassée dans celle du service public. Résumons : on devrait non seulement s’attendre à ce que tous les citoyens aient accès à une radiodiffusion publique, mais aussi à ce que la programmation de ce service vise toute la population. Tous les membres de la société devraient avoir droit à un tel service. Ainsi, les principes d’un service de radiodiffusion publique et ceux de la démocratie sont entrelacés, indissociables.

À cette étape-ci de ma réflexion, une simple distinction de perspectives serait bienvenue. D’un côté, donc, on peut percevoir la démocratie comme un système institutionnalisé. Or, lorsqu’on la représente ainsi, on fait ressortir ses dimensions formelles et légales concrétisées par les différentes branches du gouvernement, le processus électoral et la participation du citoyen dans le système. De l’autre côté, on doit également comprendre que la démocratie est une forme de culture, une culture civique, ancrée dans la vie de tous les jours. Cette deuxième perspective attire l’attention sur les valeurs, les normes, les pratiques et les schèmes de référence. Alors que la première perspective penche fortement du côté de la science politique, la deuxième fait plus amplement appel aux recherches et à la théorie contemporaine sur la culture.

Il ne faut pas croire que les deux perspectives sont en compétition. En fait, la démocratie doit être conçue comme une interaction entre un système formel et une culture civique. Pour que la démocratie fonctionne, les deux doivent être interdépendants. L’idée même d’une culture civique nous amène chercher une sorte d’unité face à une fragmentation et une différenciation sociales grandissantes.

La culture civique : La culture civique : la vie quotidienne de la démocratie

Comment une radiodiffusion publique peut-elle nourrir la culture civique alors que la culture nationale et les auditoires sont devenus aussi pluralistes ? D’abord et avant tout, une culture civique ne présuppose pas d’homogénéité parmi ses citoyens. Une culture civique existe essentiellement par le biais des valeurs partagées par la population et dans leurs engagements envers la démocratie, une sorte de loyauté civique envers la vision démocratique. Cette notion du commun peut se manifester à travers des groupes sociaux et culturels très différents les uns des autres. La démocratie n’est pas une affaire de consensus unanime ; c’est plutôt une affaire de compromis. Il s’agit d’essayer de coexister sans s’opprimer mutuellement, de trouver une signification aux positions divergeantes des nôtres que l’ensemble de la population(si non la majorité) comprendra.

L’identité du citoyen a plus d’une facette: nationale, particulière, citoyenne, membre de groupes ethniques, etc. Un service public de radiodiffusion doit promouvoir chacune d’entre elles. Cependant, pour répondre à cette attente, sa stratégie doit être doublement centripète : en tant que diffuseur, il devra promouvoir la loyauté envers une certaine culture civique démocratique et promouvoir la communauté nationale. Schématiquement, ses tâches se dessinent ainsi :

  •  Fournir un espace communicationnel partagé ;
  •  Assurer la visibilité et la reconnaissance de minorités ;
  •  Assurer le dépassement de frontières culturelles à l’intérieur de cet espace communicationnel.

Nous voyons ainsi que les objectifs des services publics de radiodiffusion sont différents des objectifs de la télévision commerciale où la logique du marché stipule que le simple fait de convaincre les gens de rester devant leur téléviseur représente une mission accomplie. Devant un compétiteur de cette trempe, un service public ne sera toujours qu’un ensemble de voix dans un plus grand environnement médiatique. Notons par ailleurs que ces voix peuvent faire et dire toutes sortes de choses que d’autres ne peuvent ou ne veulent pas tenter : accentuer ce qui est partagé, accentuer le commun mais aussi accentuer le divergeant et le pluriel tout en faisant ressortir l’appartenance et la participation.

Un service public populaire ?

J’ai mentionné plus tôt que la chaîne commerciale suédoise TV4 a connu un très grand succès jusqu’à présent. TV4 est en compétition avec SVT 1 et 2 mais j’argumenterais que cette compétition a, en fait, bénéficié à l’industrie télévisuelle suédoise dans son ensemble. Si la compétition entre ces chaînes a mené à une division de la main-d’œuvre qui a fait en sorte que TV4 soulage les SVT du fardeau de devoir s’adresser au plus grand dénominateur commun, on doit reconnaître que TV4 «aide» les SVT dans leur rôle de service public puisque le divertissement plus large fait aussi partie du menu de l’industrie de la télévision en tant que service public.

Développements digitaux

Les circonstances historiques ont été telles que la radiodiffusion publique est surtout demeurée fidèle au système de radiodiffusion terrestre, ce qui laissait les services distribués par câble et par satellite entre les mains du marché. Même si la télévision digitale n’a pas encore fait son entrée sur le marché, on peut déjà voir qu’on ne lui réserve pas ce sort.

En effet, deux des radiodiffuseurs publics les plus respectés au monde, la BBC de la Grande-Bretagne et NHK du Japon, sont déjà impliqués dans la planification et la préparation de l’arrivée de la télévision digitale et la transition vers ce mode de diffusion. Qu’est-ce que cela signifie pour les traditions de service public de radiodiffusion ? Quel sens cela pourrait-il revêtir pour la culture civique ? La technologie digitale est entre autre définie par son caractère interactif. En ce qui a trait à la télévision, ceci signifie une plus grande capacité d’adaptation aux préférences individuelles.

Les considérations économiques de cette industrie naissante rappellent qu’on ne doit pas prendre cette prémisse pour acquis. Le lancement de la télévision digitale est imminent. Il ne faut donc pas être surpris du fait que les radiodiffuseurs publics (qui ont dû s’adapter à un nouvel environnement médiatique suite à cette vague récente de déréglementation), les chaînes satellite et les chaînes terrestres commerciales préparent sérieusement leur réponse à la prochaine vague de remises en question provoquée par le développement technologique.

La télévision digitale sera sûrement à l’origine d’une autre fragmentation de l’auditoire mais, au même moment, on voit poindre la possibilité que cette télévision renforce encore davantage le service public de radiodiffusion, qu’elle serve de force centripète additionnelle pour un espace communicationnel pluraliste et qu’elle véhicule une culture civique ravivée. Ce que la révolution digitale offre aux radiodiffuseurs publics, c’est la chance d’augmenter les capacités de production du média, de la télévision. La possibilité d’avoir accès à plus de fréquences; d’être utilisée pour une plus grande programmation; d’offrir plus de diversité, plus de reprises de programmes-clé, moins de collisions entre les chaînes et l’archivage vidéo est très prometteuse. Une telle expansion des capacités des services publics sera sans aucun doute bénéfique pour la culture civique.

(traduit par Roxanne Welters)