La mythologie des médias commerciaux et la crise contemporaine de la radiodiffusion publique (1997)

Robert W. McChesney

Conférencier: Robert W. McChesney

Un des faits nouveaux les plus marquants de la dernière décennie est le déclin de la radio-télévision de service public partout dans le monde. Le concept de radiodiffusion publique réfère à un système non commercial, financé par les fonds publics, en dernier ressort responsable de façon légale devant l’ensemble des citoyens, visant à offrir un service à toute la population et ne déterminant pas sa programmation en appliquant d’abord des principes commerciaux.

La survie de toutes les formes de radio-télévision publique est menacée. Pour la défendre, il faut que les actions engagées en ce sens soient “transnationales” et convenir que la réforme nécessaire de la radio-télévision n’est possible que dans un large mouvement de démocratisation de la société et ne peut émaner de l’environnement politique néolibéral actuel.

1. La lutte historique pour La radio-télévision publique

Malgré les prétentions néolibérales que la radio-télévision a été commerciale dès le départ dans les années ’20 et qu’il n’y a plus aucune nécessité d’intervention de l’état suite à l’explosion technologique des années ’80 et ’90, la réalité, c’est que presque tous les pays en ont fait une question politique lourde de conséquences sociales, les gouvernements nationaux assumant un rôle central dans les décisions relatives au développement des systèmes de radiodiffusion. Les groupes les plus divers s’impliquèrent dans les débats (éducateurs, syndicats, partis politiques, entreprises de télécommunications, etc.) et, en conséquence, les décisions adoptées ont été fort différentes selon le pays.

Ainsi, de façon frappante, les É.U. et la Grande-Bretagne optèrent pour des systèmes de radiodiffusion diamétralement opposés : la BBC, d’une part, monopole à but non lucratif, les É.U., d’autre part, adoptant un système entièrement financé par la publicité commerciale et dominé par NBC et CBS malgré un vigoureux mouvement d’opposition qui s’effrita en 1934 avec le “Communications Act” et la création de la FCC.

Le cheminement du Canada – déchiré entre ses liens étroits avec la BBC et la Grande-Bretagne, d’une part, et le fait, d’autre part, que la majorité de ses citoyens captaient les émissions de radio américaines – vers la nationalisation des ondes en 1932 et la création de la SRC-CBC en 1936 fut long et laborieux : la Commission royale Aird en 1929, la fondation de la Canadian Radio League en 1930 par Graham Spry et Alan Plaunt en vue de promouvoir le concept de service public en radio- télévision, celle-ci dangereusement minée par un système à l’américaine où l’hégémonie de la réclame commerciale menacerait dangereusement la culture et l’autonomie politique canadiennes; les puissantes stations de radio à Montréal et Toronto affiliées à NBC et CBS; le rôle capital joué par Graham Spry dans cet interminable et acrimonieux débat au Canada comme aux USA, la visite du premier ministre R.B. Benneff à Lonies en 1930.

Les intelligentes analyses critiques de la radiodiffusion commerciale formulées aux USA et au Canada dans les années ’20 et ’30 sont pleinement valides aujourd’hui et démontrent que la régulation de la radio-télévision doit être ultimement la responsabilité des citoyens – et non des empires commerciaux – dans une société démocratique.

2. La crise actuelle de la radio-télévision de service public

Plus encore qu’à ses débuts, la survie de la radio-télévision publique est liée à une question fondamentale : comment peut-elle coexister avec (et dans) une économie politique capitaliste ? Le marché, en effet, n’encourage nullement le mouvement qui fait que la démocratie fonctionne mieux lorsque les inégalités sociales sont au minimum et quand les citoyens estiment que le bien commun est important pour leur propre confort.

Il arrive malheureusement que plusieurs radios-télévisions publiques, soucieuses de ne pas indisposer le pouvoir économique et politique en place, en viennent en pratique à ne plus exercer leurs obligations à l’égard du système démocratique. Un système de médias commerciaux hautement concentré aux mains de quelques grandes entreprises pose implicitement des frontières au contenu et à la nature même des productions de nouvelles, d’affaires publiques et de divertissement : c’est presque automatiquement que le statu quo est perçu comme essentiellement adéquat et bienfaisant.

Le conflit avec le capitalisme n’est pas qu’implicite. La tendance est claire partout dans le monde : là où les principes de service public prévalent, la pression pour réduire la radio-télévision publique en un système essentiellement commercial finit par en triompher.

Aux É.U., après 1934, les tenants de la radiodiffusion publique durent accepter que le système devait profiter d’abord aux intérêts commerciaux, que la radiodiffusion publique ne devait pas gruger les auditoires des réseaux commerciaux et, en conséquence, devait se cantonner dans la sphère de la programmation culturelle élitiste. Ce n’est qu’en 1967 que le Congrès vota le “Public Broadcasting Act” qui entraîna la création de la Corporation for Public Broadcasting, puis de PBS et NPR.

Au Canada, malgré la primauté législative du service public (1932), les intérêts commerciaux en arrivèrent avec le temps à contourner l’esprit de la loi et à établir leur suprématie en radio-télévision. L’expérience britannique suggère toutefois qu’un régime mixte, public et commercial peut coexister et prospérer.

La radio-télévision publique fait maintenant face à un nouveau défi : l’OMC, le FMI et la Banque Mondiale, par leurs actions, intègrent visiblement les médias et la communication dans la mondialisation capitaliste de l’économie. Les marchés nationaux des médias sont maintenant dominés, (à un niveau supérieur) par neuf gigantesques conglomérats (Disney, Time-Wamer, Bertelsmann, Viacom, News Corporation, TCI, Sony, General Electric [NBC] et Seagram [Universal]), et, à un second niveau, par quelque quarante entreprises de moindre envergure.

La mondialisation de la publicité masque les identités nationales. I1 s’agit moins d’un affrontement entre les É.U. et les autres pays que, à la limite, une lutte entre les intérêts commerciaux et les principes démocratiques.

Les tendances monopolistiques du marché global des médias justifient plus que jamais la nécessité du service public. L’ascension de Disney, parmi d’autres exemples, s’est accompagnée du déclin du journalisme. Il ne s’agit pas d’un complot : c’est la logique du marché : le “bon” journalisme est coûteux et il indispose les puissants intérêts de la politique et des affaires. Le centre d’intérêt évident des médias commerciaux est ainsi le divertissement léger d’évasion.

Le service public de radio-télévision est en régression, les subsides de source publique sont progressivement coupés. La commercialisation compensatoire du service public, pour assurer sa survie, n’est pas une solution ; c’est un sursis avant la mort.

3. Le “Premier Amendement” (É.U.) et la mythologie de la radio-télévision commerciale

On est généralement d’accord que la clause du Premier Amendement interdisant au Congrès de restreindre la liberté de la presse visait à assurer la protection de la démocratie. Cependant, le mythe du “libre marché magique” censé engendrer toujours le meilleur résultat social a été utilisé depuis soixante ans par les géants de l’industrie commerciale de la radio-télévision pour qui la logique commerciale est centrale (alors que la notion de service public n’est qu’accessoire) pour arguer que, même si les ondes sont propriété publique, toute intervention gouvernementale dans les affaires des médias est prohibée – quelles qu’en soient les conséquences sociales ou politiques – parce qu’elle ne pourrait qu’engendrer des résultats antidémocratiques.

Les radio-télédiffuseurs présentent la “place du marché” comme un mécanisme de régulation neutre dépourvu a priori de toute valeur ; de fait, le marché commercial favorise le statu quo, marginalise les opinions minoritaires et tend à perpétuer les inégalités économiques, politiques et idéologiques.

La commercialisation des médias a été le point névralgique qui a causé le clivage entre le discours politique et le discours commercial. Les médias devenant de plus en plus tributaires des revenus commerciaux, leurs services d’information mêmes devenant un système commercialisé, la nature de leur contenu de programmation est affectée. La “dépolitisation” de leurs informations s’ensuit et leurs positions politiques fondamentales sont liées à celles des élites politiques et d’affaires.

La création du journalisme “professionnel” et “objectif” n’a pu servir de tampon pour les biais des propriétaires de médias, pas plus d’ailleurs que la fondation d’écoles universitaires de journalisme n’ont été des solutions adéquates. La plupart des observateurs reconnaissent aujourd’hui que l’autonomie des journalistes est en recul, sinon éliminée, suite aux pressions commerciales des propriétaires “corporatifs”.

Les suggestions pour remédier à la crise démocratique engendrée par le système des médias commerciaux ont été combattues avec succès par les géants “corporatifs”. Dans les années ’70, les cours de justice commencèrent à appliquer aux activités “corporatives” le Premier Amendement, éliminant ainsi la régulation par le gouvernement des activités commerciales. Témoin de ces succès, la déclaration en 1997 du chef de la direction de Westinghouse, propriétaire de CBS et du plus grand groupe de stations de radio au monde : “Nous existons pour servir les annonceurs. C’est notre raison d’être.”

Le système privé de médias a réussi à se doter d’un contrôle et d’une indépendance complètement à l’abri du gouvernement. Avec le résultat que, depuis dix ans, le nombre de journalistes actifs a diminué, les bureaux à l’étranger des médias américains ont été fermés et le contenu médiatique s’est dégradé pour répondre aux besoins des propriétaires, des annonceurs et de la communauté des gens d’affaires sans que le Premier Amendement ne soit invoqué.

4. La lutte pour la réforme des médias

La radio-télévision de service public est, plus que jamais, une nécessité. Et encore, une radio- télévision publique repensée, opérant à l’échelon national tout aussi bien qu’à l’échelon régional et local, et confortablement subventionnée de façon à ne pas vivoter en marge du système commercial actuel, mais au contraire à aiguillonner ce dernier par la qualité de sa production journalistique et de divertissement. Une radio-télévision publique qui soit la composante dominante du système global de la communication médiatique.
Notre tâche immédiate est de provoquer un large débat politique qui convainque les citoyens qu’ils ont le droit, en démocratie, d’établir un système de médias qui réponde à leurs besoins. Le mouvement en ce sens est très lent à se développer aux É.U.

Cependant, dans plusieurs pays, depuis le début de la présente décennie, des groupes (généralement de gauche) ont entrepris des luttes qui placent la réforme des médias au cœur même de leurs actions visant la transformation globale de la démocratie : c’est le cas au Canada, en Nouvelle-Zélande, en Suède, en Australie, au Brésil … I1 importe, stratégiquement, de mobiliser les éléments de la population qui bénéficieraient d’un vigoureux système public de radio-télévision dans un meilleur régime démocratique de médias : aux É.U., par exemple, les groupes de droits civils, d’éducation, de journalistes, les syndicats, les groupes de défense des enfants, les organisations religieuses progressistes, etc.

Tous ces groupes feraient bien de s’inspirer de Graham Spry pour qui la radiodiffusion publique était la pierre angulaire de la démocratie, un service qui a un impact direct sur la qualité de la vie et la santé des collectivités et du pays dans une véritable démocratie de participation ; de tirer de lui et des premiers “réformateurs” de la radiodiffusion publique la leçon qu’il importe d’agir dans une perspective transnationale et globalisante.

(résumé par Antonin Boisvert)